Tracés au doigt, quatre M ou quatre figures d’oiseaux marins s’enfoncent dans l’épaisseur d’un goudron caillouteux appliqué sur une planche en bois. Ils s’ébattent, tendrement englués dans le petit carré noir de la nuit profonde et encombrée qui les réunit. Partis pour un lointain, ils sont les signes d’une extension poussée sur la pointe des pieds de l’artiste, le doigt tendu mais resté agrippé au sol et à sa terre.

Partout ailleurs le jour s’est mis à souffler. La jute asséchée et allongée forme des trames grossières et régulières au travers desquelles passent la lumière et la respiration. Sur ces trames ont été peintes des formes rectangulaires généreuses. Ce sont de solides monochromes roses, jaunes ou blancs, gras comme des œufs dont les teintes s’épanouissent dans toute l’épaisseur des toiles pour prendre dans ces interstices une présence tangible et stable. Là, prises au piège du tamis détissé des fibres végétales, elles sont devenues la proie, la propriété, de ces canevas disposés en pleine campagne qui leur interdissent tous mouvements à la manière des insectes pris dans le filet des toiles d’araignée : une fois l’effroi entièrement bu, que le calme a fini par s’imposer sur l’urgence, que tous les recours ont été verrouillés et que plus aucun espace de déplacement n’est possible, alors l’immobilité se fait évidence, crucifiée la poitrine ouverte, la couleur tannée par la vacuité des efforts engagés pour se dépêtrer finit par offrir le miel de son fort intérieur au regard.

Cette part de cruauté présente dans le travail de Salvatore Emblema prend sens dans la nécessité que recouvre pour lui la confrontation de l’art et la nature. L’art est un échafaudage sur lequel se hisse le regard. À cette hauteur, solidement sanglé dans l’expérience picturale il peut, comme Ulysse au mat de son navire, voir et subir le chant des beautés qui lui seraient restées interdites s’il s’était simplement livré à elles, ce qui l’aurait alors rendu presque immédiatement aveugle et brûlé au dernier degré de l’intérieur comme de l’extérieur.