Un morceau de béton gris, terreux, cassé sur toute sa hauteur, pèse d’un poids difficilement imaginable. Logé contre un mur parfaitement blanc de la Galerie Jocelyn Wolff, Not Yet Titled de Christopher Weber semble avoir été précautionneusement rangé en attendant de trouver un usage. La cassure qui le zèbre et rend fragile sa face visible hypothèque toute manipulation utile et le condamne à patienter. De plus, l’objet est lourd, fortement présent, mais aussi délicat. Sa forme de parallélépipède est contrariée par la courbure qui a mené à la rupture de la matière. Ramolli, affaissée d’un côté et bombée de l’autre, il semble avoir gagné en stabilité malgré son évidente fragilité. Sa présence en est étrangement renforcée, un lien aigu l’ancre à l’endroit où elle est posée et dégage quelque chose d’impératif tout en souffrant d’une tension inassouvie qui conserve comme pétrifié le désir de rupture qui la balafre complètement.

Cette faille immobile n’est ni nette ni droite. Elle est saccadée et plusieurs entailles lui font écho formant à son entourage un réseaux de coupures de faibles profondeurs, organisées les unes par rapport aux autres à la manière d’un carrelage de losanges en dégradé, ondulant, comme le mouvement des vagues qui repousse le sable fin aux abords des plages et dont les ridules d’humidité comptabilisent les avancées.

Dedans le gravier forme de petits œufs agglomérés dont on peut se demander dans quelle mesure ils prennent sciemment l’aspect organique d’une plaie vive. Bien que grise et donc définitivement froide, cette blessure en appelle à la main. On voudrait toucher pour être certain que nul ici ne ressuscitera ; tel Saint Thomas, toucher pour s’assurer que la pierre est bien pierre, que rien n’y est en vie ; toucher encore, puisque réifiée l’œuvre a perdu ses interdits, peut devenir un grigri et s’offrir l’usure des pèlerins venus palper le signe tangible de leur existence.