Un fleuve à deux rives. C’est juste. C’est évident. Et c’est à partir de cette si simple évidence que Stéphanie Nava a construit le propos des deux expositions qu’elle présente à Moly-Sabata, résidence d’artistes à Sablons, et au musée des Mariniers de Serrières. Dans le cadre du plan Rhône, la fondation Albert Gleizes l’a en effet invité à réaliser une exposition autour du fleuve et de ses riverains. Deux sites pour deux rives. Deux expositions pour deux évocations des relations frontalières.

Serrières.

Le musée des Mariniers n’est pas un lieu facile. Installé dans une ancienne église, il a le charme désuet des petits musées de province, montés par les gens du coin et faits de bric et de broc. L’espace y est réduit et très occupé. Au geste artistique déclamatoire, provocateur ou insolent, Stéphanie Nava a préféré l’insertion délicate, la cohabitation sensible et bienveillante.

Sur une passerelle au centre de la nef  - bateau de fortune pour marins d’eau douce -, une série de dessins au crayon noir sont présentés dans une vitrine. On y voit un porte-voix, un harpon, une céramique,… autant d’éléments a priori insignifiants mais que le visiteur attentif reconnaîtra sans peine, accroché sur un mur ou disposé dans une vitrine du musée. Dans une chapelle latérale, 4 dessins cartographiques confrontent deux à des vues du Rhône réalisées à des échelles différentes. Le lavis noir a aspect très aqueux, dessinant une sorte de réseau sanguin ou de tissu cellulaire. Ces quatre dessins répondent en quelque sorte à une série de quatre gravures à l’eau-forte réalisées par l’artiste à l’École des beaux-arts de Valence. Sur une, un homme brandit un porte-voix fait face au fleuve, s’adressant à un interlocuteur lointain et inconnu. Dans une autre, le fleuve en crue réunit les deux rives, traçant une rue imaginaire et aqueuse entre les maisons et établie ainsi une nouvelle situation de mitoyenneté, où le porte à porte devient un fenêtre à fenêtre. À côté de ce fleuve rêvé, des photographies du Rhône prises par l’artiste révèlent un paysage se reflétant dans l’eau dans une lumière crépusculaire. Sur l’une d’elle, dessinés en petits points, comme des cartes à relier ou à découper, un couple – silhouettes sans ombre ni poids – semblent marcher sur l’eau pour se rejoindre et créent ainsi un pont entre les deux rives. Les frontières ne demandent qu’à être franchies.

Sablons.

Moly-Sabata tient de la maison de rêve : une grande bâtisse entourée d’un jardin au bord du Rhône. Après avoir gravi un escalier de pierres, on pénètre dans une première salle où se trouve une installation faite d’échafaudages. Sur cette structure précaire, Stéphanie Nava a accumulé divers objets et matériaux, hétéroclites et disparates, qui tous évoquents pour elle Moly-Sabata. Un bloc d’argile et des poteries disposées sur une table recouverte d’une nappe blanche ; une bibliothèque improvisée où se côtoient Paul Valéry et Claude Levi-Strauss ;  un tas de bois pour une cheminée qui ne fonctionne pas ; un grand fauteuil en bois et paille ou on ne peut s’asseoir ; un lit en suspension où l’on ne peut se coucher ; un aquarium sans poisson remplit d’eau du Rhône ; une eau qui va disparaître pendant la durée de l’exposition, alors que le morceau d’argile disposé à côté va quant à lui se dessécher. Sur une étagère en aluminium, 3 télévisions de types différents  diffusent un film dans lesquelles le Rhône coule à des rythmes différents. Un fleuve toujours le même et à chaque fois différent. Invitée à plusieurs reprises à résider à Moly-Sabata, l’artiste a tissé un lien particulier avec cette maison et son histoire. C’est à partir de ce lien quelle a construit son exposition, telle une représentation de sa mémoire, construite par strates et sédimentation. Par déposition et agrégation des souvenirs, qui sont ensuite travaillés et transformés.

Dans la seconde pièce, percée d’une large fenêtre s’ouvrant sur le Rhône, une longue sculpture en plâtre repose sur une grande table en bois. Ce Cours figé des lignes, c’est un morceau de carte, un territoire extrait de son monde, qui s’étend de Lyon à Marseille, une vallée du Rhône recomposée. Tel un gigantesque puzzle, les éléments de plâtre s’agencent les uns dans les autres, dans une tectonique des plaques à taille humaine. Car ici, rien n’est vrai, ou plus exactement rien ne l’est totalement. Les villes, les montagnes, les sites sont bien là, mais représentés selon une cartographie personnelle qui, avec des échelles et des dénivelés complètement inventés, révèle un rapport intime à l’espace. Un carte qui, si elle n’est celle du tendre, est celle du souvenir.