Renoir serait-il le premier bobo ? Bohème assis à la terrasse d’une guinguette des bords de Seine, le canotier relevé et la pipe au bec, mais aussi parfaitement son aise dans les intérieurs de velours cramoisi des bourgeois parisiens.

C’est au travers de ce double prisme que l’exposition du Kunstmuseum de Bâle a choisi d’approcher le peintre. Un artiste difficilement abordable, tant son œuvre est facilement décriée – le succès bon marché des mauvaises reproductions sur les boîtes de chocolats et les calendriers des postes se paie toujours. En s’attachant à la jeunesse du peintre, elle offre un contrepoint parfait à celle organisée en 2009 à Paris au Grand Palais et qui s’intéressait aux dernières années de l’artiste et à son style de maturité.

La première salle de l’exposition mélange les genres avec une effervescence enthousiasmante. Des portraits mi-bourgeois et mi-mondains y côtoient évocations plus légères au caractère parfois intime, où l’on peut par exemple reconnaître, sous les traits de la jeune femme en jupe rayée et blouse de En été, le doux visage de Lise, l’aimée du peintre. Et déjà, à côté, un grand nu allongé – la Nymphe à la source de la National Gallery de Londres – thème qui deviendra un de ses sujets de prédilection à la fin de sa carrière, cristallisant par ailleurs la recherche au centre de toute sa démarche picturale, l’insertion d’une figure dans un fond de paysage.

C’est autour des visages amis – ceux qui furent de tous les combats artistiques, ceux pour qui l’art était tout – que s’envisage réellement la vie de bohème : portrait de Frédéric Bazille, portrait de Claude Monet et de son épouse Camille, portrait de Charles le Cœur. Les portraits croisés étaient coutumiers chez les impressionnistes, et tous n’eurent de cesse de fixer les traits de leurs compères. La famille Monet revient dans un tableau réalisé à Argenteuil : Camille et son fils sont assis dans l’herbe au pied d’un arbre, une poule batifolant à leurs côtés. Une lumière vive baigne cette scène idyllique d’une famille goûtant aux plaisirs et joies simples de la campagne.

Mais où est la vraie bohème ? Celle que l’on découvre Bâle est quelque peu édulcorée, gentillette et fleurie. Il y manque les cafés, les bocks de bière avalés dans les tavernes enfumés, lors de ces soirées entre compagnons de fortune, quand les déclarations d’intention et l’annonce de révolutions artistiques enflammaient les cœurs.

Pour autant, Renoir n’en ressort pas vraiment bourgeois. S’il adopte les modes parisiennes – sorties au théâtre, au concert ou autres – cela semble être plus par goût pour la vie moderne que comme chroniqueur de la vie bourgeoise. Il faut encore déplorer l’absence des portraits des Lerolle, des Cahen d’Anvers,… , de tous ceux qui, effectivement, lui offrirent leur soutien, tant moral que pécunier. Seul le portrait de Mme Darras à cheval, l’Allée cavalière au bois de Boulogne, qui vient clore triomphalement l’exposition, exalte la bourgeoisie triomphante qui a repris à son compte les codes aristocratiques.

Amoureux de l’art comme un bohème, adepte du joli,comme un bourgeois, Renoir est un artiste – quoi qu’on en dise – qui ne peut se satisfaire des classifications. Les aspirations et ambitions artistiques doivent souvent s’accompagner de considérations matérielles, et s’accommoder de renoncements et de compromis. Cependant, ce qui frappe en regardant les œuvres exposées à Bâle, c’est la permanence et la cohérence du style de Renoir, le style d’un jeune peintre déjà conscient de ses spécificités.