Das Unheimlich. L’ « inquiétante étrangeté » freudienne est sans équivalent dans notre langue, et sa définition oscille difficilement d’«inquiétante familiarité » à « étrange familier » en passant par « démons familiers ». L’idée est là, encore est-il mal aisé de la bien nommer. Est Heimlich ce qui fait partie de la maison, de la famille ; ce qui a trait à l’intimité, à la tranquillité et au confort. C’est aussi un synonyme de dissimulation, de secret et de son corollaire, le sacré. Mais ici, le préfixe Un- vient renverser tout cela.

Un sentiment d’inquiétante étrangeté nous saisit en effet lorsque l’on pénètre dans l’exposition Markus Schinwald à la Galerie Yvon Lambert. L’artiste est viennois – tiens donc. Dans un espace à moitié occupé par deux énormes blocs blancs sont accrochés cinq tableaux. De chaque côté de ces volumes cubiques, ainsi qu’entre eux, de minces couloirs ont été ménagés, suffisamment larges pour que l’on puisse prendre le risque de les emprunter, suffisamment étroits pour que l’on craigne d’y rester coincé. Il faut dire que l’envie de s’y glisser est grande, car on distingue sur les murs latéraux deux cadres dont seuls les profils sont visibles. Entre les deux blocs monumentaux, une sculpture est en suspension, pareille à deux paires de jambes collées au niveau de la taille, réminiscence abstraite d’une poupée bellmérienne. Au fond du couloir séparant les deux blocs apparaît le portrait d’un homme ; costume noir et nœud papillon, il semble prêt pour une soirée à l’Opéra. Au revers de sa veste pend une décoration, ni rosette ni médaille, entre le colifichet et le gri-gri. Sa bouche est recouverte par un masque blanc qui pourrait être de ceux que portent les chirurgiens ou les touristes japonais, mais qui s’en distingue par la présence d’une ouverture modulable à l’aide d’une cordelette. Portrait étrange et inquiétant – à l’instar de ceux répartis sur les quatre autres pans de mur –, portraits volés à un autre siècle et à un autre artiste sur lesquels Markus Schinwald est venu introduire un élément perturbateur, en accoucheur invisible des pensées secrètes des modèles.

Une jeune femme brune, les cheveux sagement séparés en deux bandeaux plats, porte une robe de deuil au col montant. Le visage encore enfantin de cette bourgeoise provinciale est enserré, comme corrigé par une structure métallique, entre le corset nasal et l’appareil dentaire. Sur un autre tableau, à nouveau une femme brune, les cheveux lâchés, la tête renversée en arrière et la mâchoire maintenue par un arceau de fer, une sorte de jugulaire ; et l’on pense tout à la fois à Charcot, aux hystériques et à Sainte-Anne. Viennent ensuite deux portraits. Enfin, si l’on peut employer ce terme pour les qualifier, tant l’artiste s’est appliqué à faire disparaître les modèles : derrière une porte, derrière un monceau de voilette, ne laissant paraître que leurs mains.

Disparition et frustration de la dissimulation sont les ressorts de cette affaire. Markus Schinwald joue avec notre curiosité, nos nerfs, et cette envie si naturelle de regarder par le petit trou de la serrure, de mettre à jour le secret et de faire face à l’interdit. Quand bien même la révélation s’avère moins passionnante que le désir qui y a conduit. Et ça, les deux Autrichiens l’ont parfaitement compris.