Degas est toujours le peintre de quelque chose. Des danseuses, de l’Opéra et des cafés-concerts, des nus… Du nu. Au cours de sa carrière, il envisagea la chose de différentes manières : des nudités placides et académiques aux nudités offertes des lieux de plaisir. Mais jamais chez lui la nudité n’est provocante, démonstratrice. Elle est parce qu’elle doit être à ce moment-là, dans l’espace secret d’une maison close ou au moment du bain. Nombre de ses nus sont  en effet des baigneuses ; des baigneuses qui, aux sources d’eaux fraîches et claires, ont préféré l’exiguïté d’un tub. L’inconfort de la vie moderne plutôt que les joies simples de la nature éternelle.

Quotidiennement la baigneuse fait ses ablutions, et quotidiennement le peintre reprend son motif. Presque à vouloir l’épuiser. Les mêmes formes, le même corps, la même position, au point de se demander si Degas peint des nus ou un nu. Toujours la même femme. Dos au spectateur, assise sur un lit, sur le bord d’un baignoire en fer, inlassablement elle reproduit les mêmes gestes : s’essuyer le cheveux, se frotter les jambes, se gratter le dos. Des gestes simples et quotidiens, des gestes qui sont ceux d’une intimité sans fioriture et sans ambages.

Mais malgré ce naturel, jamais le corps ne se livre réellement. Accroupi, debout ou agenouillé, les reins toujours cambrés et les seins plongeant en avant, il est là, présent, occupant la plus grande partie de la composition. Il s’offre tout autant qu’il se dérobe aux yeux du peintre comme à ceux du spectateur. Aucune de ces deux présences, réelles ou supposés, ne vient troubler le rituel bien huilé. Jamais le regard du modèle ne vient croiser le leur. Cette absence de relation concourt à la dépersonnalisation du modèle, qui de femme en devient seulement l’idée. Parfois, un chambranle dans un coin suggère une porte ouverte, une scène saisie sans que l’on y ait été convié. Pourtant, le voyeurisme suggéré ne concourt à aucune vulgarité. Mais plutôt à une douce intimité dans laquelle Degas peut construire des espaces colorés où les corps se révèlent.

À en croire d’ailleurs, qu’au-delà de la question du nu, ces espaces, dont le cadrage serré est hérité de la prise de vue photographique, sont ce qui compte avant tout.